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MEHDI BEN BARKA, 53 ANS DE SECRETS D’ETAT, POUR BRISER LE MUR DU SILENCE


mardi 12 février 2019, par Joëlle MESLEY

Mehdi Ben Barka, opposant au roi du Maroc et leader de la solidarité des peuples du tiers-monde, disparaissait en plein Paris en 1965. 53 ans plus tard, toute la vérité sur son sort n’est pas établie et « l’Affaire Ben Barka » n’est toujours pas résolue, ni à Paris, ni au Maroc. C’est pour tenter de la comprendre et la replacer dans son contexte historique qu’a eu lieu une rencontre le 10 novembre 2018 à la Maison du Monde, dans le cadre du Mois des Trois Mondes. Elle était organisée par le Collectif Méditerranée de la Maison du Monde, l’Institut Ben Barka-mémoire vivante et la Ligue des Droits de l’Homme d’Evry.
Les intervenants étaient Bachir Ben Barka, de l’Institut Ben Barka-mémoire vivante, Gilles Manceron, historien et membre de la Ligue des Droits de l’Homme, Mustapha Majdi, secrétaire du comité pour l’enlèvement et la disparition de Mehdi Ben Barka, Ayad Ahram de l’ASDHOM ASsociation de défense des Droits de l’Homme au Maroc, et François Granner, du Collectif secret-défense.

L’enlèvement a eu lieu le 29 octobre 1965 boulevard Saint- Germain. Mehdi Ben Barka venait de Suisse, où il était réfugié, après plusieurs tentatives d’assassinat. Il a été attiré par un projet de film qui paraissait sérieux, sur la conférence tricontinentale prévue en janvier 1966 à La Havane, mais c’était un piège. Il a été arrêté par deux policiers français, emmené dans un véhicule de la préfecture de police, c’est pourquoi il ne s’est pas méfié. On ne l’a jamais revu. Son rôle politique gênait, il voulait jeter des ponts entre les différents peuples du tiers monde.

Mehdi Ben Barka était né au Maroc en 1920, dans la famille d’un petit commerçant ; il a pu étudier, au Maroc puis à l’université d’Alger, où il a noué des liens avec de futurs leaders de l’anti colonialisme. Il enseigne ensuite au Maroc, notamment au futur Hassan II. Opposé à la puissance coloniale, il fait de la prison et se trouve en résidence surveillée au Sahara. Après l’indépendance en 1956, il est nommé par Mohamed V président d’une assemblée destinée à préparer la constitution, mais il s’oppose à lui quand ce dernier fait le choix d’une forme de néocolonialisme. Le progressiste Mehdi Ben Barka s’exile à partir de 1960, en France puis en Suisse. A cette époque, il est victime de plusieurs tentatives d’attentat au Maroc, en Suisse, en Algérie.
A cette époque, la formation du tiers monde est récente, la conférence de Bandoung qui marque son avènement est de 1955, le tiers monde prend de l’importance avec la décolonisation de l’Afrique noire en 1960, la guerre d’Algérie se termine en 1962, c’est à cette même année qu’a lieu la crise des missiles à Cuba. Le camp occidental se sent remis en cause. Tout en étant l’un des principaux opposants au nouveau roi du Maroc HassanII, Mehdi Ben Barka est en lien avec les leaders progressistes du tiers-monde, milite contre les régimes militaires d’Afrique noire, prend contact dans le sud-est asiatique, et avec des leaders sud-américains, dont Fidel Castro et Che Guevara, ainsi qu’avec Henri Curiel. Il préside en 1965 le comité d’organisation de la conférence des peuples d’Afrique, d’Asie et d’Amérique latine (la Tricontinentale) de La Havane. C’est pour un projet de film sur cette conférence, film qui s’appellerait « Basta », qu’il est contacté par un certain Georges Figon, qui se présente comme le producteur du film, Antoine Lopez, chef d’escale à Orly, des personnalités du monde du cinéma français : Michèle Bernier, Georges Franju, dont certaines sont de bonne foi, et qu’il est invité à Paris, mais c’était un piège. La conférence aura lieu sans lui. Sa mort est un crime politique.
On sait maintenant qu’il était constamment surveillé, pris en filature par la Cia et le Mossad israélien. Son enlèvement le 29 octobre 1965 et sa disparition ont été minutieusement organisés par les autorités marocaines avec le soutien d’un agent des services secrets français, la complicité de deux policiers français, avec la participation de truands français et d’agents marocains. L’enlèvement était programmé depuis plusieurs mois, ses étaient sur écoutes téléphoniques plusieurs mois auparavant, Georges Figon était lié à Roger Frey, le ministre de l’Intérieur, et par ce dernier, avec Maurice Papon, préfet de police. Mehdi Ben Barka a ensuite été emmené dans la maison d’un des truands, Boucheseiche, à Fontenay le Vicomte dans l’Essonne, et plusieurs agents marocains y arrivent aussi, membres de la police politique CAB1 1, spécialistes en enlèvement et torture. Après, on ne sait plus rien de lui. Est-il enterré quelque part dans l’Essonne ? A-t-il été transféré au Maroc ? Le général Oufkir, bras droit d’Hassan II et le colonel Dlimi, chef de la Sûreté, sont arrivés le lendemain de l’enlèvement, et ont fait pendant quelques jours des allers et retours. Oufkir était même présent à une réception du ministre de l’Intérieur Roger Frey, et c’est juste après leur départ et celui des agents marocains et des truands français que l’on a fermé les frontières ... On a posé des scellés sur la maison de Boucheseiche en janvier seulement ... Et le secret d’État s’installe très vite. Les auteurs de l’enlèvement sont identifiés et interrogés, mais un juge n’est saisi que le 10 novembre, et l’instruction se fait sous surveillance.
Informé de l’enlèvement, le général de Gaulle est d’abord choqué, il envoie deux agents du SDEC enquêter au Maroc, ceux-ci sont assassinés. Prenant conscience du rôle joué par Roger Frey et Maurice Papon, il les démettra un peu plus tard de leurs fonctions, réorganisera les services secrets français et les mettra sous la responsabilité du ministère des Armées, et il y aura une crise franco-marocaine qui durera plusieurs années. Mais il décide de couvrir ses services, car il prépare sa première élection au suffrage universel, et veut l’emporter largement après une campagne électorale sans perturbation. C’est la première étape de l’instauration du secret d’État.
En 1967 a lieu le procès des ravisseurs, en l’absence d’Oufkir, des truands français, des agents marocains et de Figon, qui est retrouvé « suicidé » d’une balle dans le dos » au moment de son arrestation. Le général Oufkir ne vient pas, par contre le colonel Dlimi vient au procès, non sans avoir menacé discrètement les autorités françaises de révéler leur rôle. Il est donc acquitté, et seuls les personnages subalternes sont condamnés, dont Lopez et le policier Souchon (6 et 8 ans). Quant aux truands réfugiés au Maroc, ils y seront assassinés après la mort d’Oufkir en 1973. Le secret d’État s’est installé. Antoine Lopez, une fois sorti de prison, a eu des récits changeants qui n’ont fait qu’embrouiller les choses.
Depuis, la recherche de la vérité est entravée par le blocage systématique des autorités marocaines et françaises, et en France c’est seulement sous Mitterand puis Hollande qu’ont pu être consultées certaines pièces du dossier classé secret-défense, qui sont sans intérêt. Pour l’essentiel, des centaines de pages sont inaccessibles encore en France. Mais c’est le cas aussi aux Etats-Unis où le dossier Ben Barka comporte 1400 documents. Pourtant, la famille Ben Barka a déposé une nouvelle plainte en 1975 pour enlèvement et séquestration. Déjà 10 juges d’instruction se sont succédé, or certains des protagonistes marocains sont encore en vie et pourraient témoigner, mais ne le font pas.
Le travail de mémoire doit continuer. L’espoir vient, pour le comité et pour l’institut Mehdi Ben Barka-mémoire vivante, de la récente reconnaissance de la mort de Maurice Audin par la France.
Le Maroc a connu des années de plomb dans les années 60, 70 et 80 sous le règne d’Hassan II. De très nombreux Marocains ont été enlevés et assassinés, de nombreux centres de détention secrets existaient, et dès cette époque les familles de victimes se sont organisées, en 1979 est fondée l’AMDM (association marocaine des droits de l’Homme), mais beaucoup d’opposants se sont exilés. C’est à partir de 1989 que les choses changent, après la chute du Mur et la parution du livre très critique de Gilles Perrault « Notre ami le roi ». La pression internationale aboutit à un assouplissement de la politique marocaine, une amnistie est proclamée et les exilés politiques reviennent. La constitution de 1996 reconnaît les Droits de l’Homme et le Maroc a signé les conventions internationales dont celles sur les disparitions et la torture, mais les organismes de contrôle manquent encore pour que le Maroc puisse être considéré comme un État de droit. Par ailleurs, le passé n’est pas encore soldé : pour répondre aux victimes des années de plomb, Mohamed VI a instauré une commission « Vérité et réconciliation », chargée d’entendre leurs témoignages, mais sans prononcer le nom des responsables. L’État pense ainsi tourner la page mais s’arrête en chemin. Quant à l’actualité, les récents problèmes politiques et sociaux de la région du Rif ont conduit à 1800 arrestations pour motif politique, mais l’État ne reconnaît pas la notion de prisonnier politique, ni de délit de presse, si bien que les motifs de l’accusation portent sur le trouble à l’ordre public, le blasphème….
Par contre, le Maroc n’a pas bougé sur l’Affaire Ben Barka. Une demande de commission rogatoire au Maroc il y a une vingtaine d’années n’a rien donné, le dossier est verrouillé par le secret-défense marocain. Cette notion de secret-défense existe dès qu’un cachet du même nom est apposé sur un document, et on la retrouve dans de nombreux pays. En France, le secret-défense s’applique pour des crimes politiques de militants, comme Maurice Audin, Henri Curiel, Thomas Sangara. Dans d’autres cas, c’est la disparition de gens qui dérangent, comme Robert Boulin ou le juge Borel (car on soupçonne le président de Djibouti). Un 3ème cas est lié au colonialisme, comme les massacres de Sétif en Algérie en 1945, ou ceux du Sénégal, ou encore le massacre du 17 octobre 1961 à Paris. On peut y placer aussi le génocide des Tutsis au Ruanda (où la France-Afrique a apporté un soutien énorme au régime extrémiste des Hutus, sans tenir compte des rapports accablants de certains militaires français sur ce qui se tramait. Dans ce cas-là, la France s’est rendue complice d’un génocide, sans qu’il y ait eu intention génocidaire côté français). Le dernier cas concerne les erreurs de l’armée : Caravelle Ajaccio-Nice (missile français), Lustica (missile de l’Otan, qui pensait abattre l’avion de Khadafi), le Bugaled Breiz (sous-marin anglais coulant un bateau de pêche breton). C’est dans cette catégorie que se place l’Affaire Dreyfus à la fin du XIXème siècle, cette affaire a vu se créer la Ligue des Droits de l’Homme. Au total, ce secret-défense ne concerne pas du tout la défense du territoire.

Les familles, les proches, les amis des victimes des cas ci-dessus se sont regroupés en un collectif "secret-défense un enjeu démocratique" pour alerter l’opinion publique et mener des actions concertées auprès des pouvoirs publics, des autorités judiciaires, des parlementaires pour susciter une réflexion sur la réforme du secret-défense en le soumettant au contrôle d’une juridiction indépendante dans laquelle l’État ne serait plus à la fois juge et partie.














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