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Algérie, comprendre les événements d’aujourd’hui


lundi 8 avril 2019, par Joëlle MESLEY, Michel CHESSERON

Le 8 mars 2019 la Maison du Monde d’Evry a accueilli Djalal Firas Ferhat, de passage en France, pour faire le point sur les moments extraordinaires que vivent les Algériens depuis plusieurs semaines. Il était déjà venu en janvier 2018 avec Mohamed Yacoubi, de retour du FSM au Brésil, pour nous présenter les luttes sociales actuelles en Algérie. Professeur de géographie à l’université d’Oran, il est aussi membre et animateur de plusieurs mouvements sociaux et politiques : le groupe anti-gaz de schiste (GASO), le comité d’initiatives et de vigilance citoyenne (CIVIC), le Forum social mondial (FSM).

Le point de vue de Djalal Firas Ferhat

Monsieur Ferhat commence par ce qui l’a frappé dès le 22 février : 500 000 à 800 000 manifestants dans les rues d’Oran, on n’avait pas vu ça depuis le 5 juillet 1962. La cause : la volonté de présenter la candidature de Bouteflika pour un 5° mandat présidentiel, malgré un état de santé qui en a fait un président invisible et muet depuis 2012. Il n’est plus représenté que par un portrait. Le « Hiraq », c’est-à-dire le « Mouvement » en arabe, a commencé suite à l’annonce qu’il y avait 6000 personnes à Khenchela, ville des Aurès, pour soutenir la candidature de Bouteflika  ; une manifestation a eu lieu exigeant de la Mairie la publication de la liste des signataires. Le lendemain, 10 000 citoyens décrochent le portrait de Bouteflika et le piétinent. C’est le début d’un mouvement insurrectionnel, qui s’est mis en place grâce aux réseaux sociaux. Les 22 février, 1er mars et 8 mars, jusqu’à 20 000 000 d’Algériens ont défilé calmement dans tout le pays et la diaspora. Cela a marqué la fin d’un statu quo politique vieux de 20 ans sans craindre l’épouvantail syrien brandi par le régime, un régime oligarchique, prédateur et antinational, assez mafieux dans son mode de gouvernance, étouffant et achetant les mouvements de contestation par des subsides. Les Algériens sont sortis manifester dans le calme pour leur dignité  ; toutes les régions sont concernées, dont les Kabyles ; beaucoup de femmes participent et surtout énormément de jeunes.

En réponse à cette contestation, le directeur de campagne de Bouteflika est remplacé, une déclaration attribuée à Bouteflika annonce que, s’il est élu, il se retirera au bout d’un an après avoir changé le système, et organisera des élections anticipées…..Sa candidature est alors déposée par procuration (il est hospitalisé en Suisse) contrairement à la loi électorale, et en présentant 5800000 de signatures, ce qui est impossible à réaliser car chaque signature doit être faite en mairie. Il y a certainement faux et usage de faux.

Le mouvement refusait un 5° mandat, mais maintenant il demande que l’élection soit repoussée, que le monde politique (FLN, RND) au pouvoir soit écarté de tout projet politique, pour l’empêcher de frauder (le pouvoir aurait un vivier de 3000000 de voix !). Il propose une conférence nationale avec des leaders associatifs nationaux pour déboucher sur une assemblée constituante. Les avocats, les magistrats, les médecins se joignent au mouvement, le FLN se fissure, le chef d’Etat-major de l’armée, après avoir été menaçant, modère son discours.

Face au clan Bouteflika, c’est-à-dire sa famille, les ministres qui l’entourent, des préfets de wilayas, des généraux qui profitent tous du système corrompu, il y a des partis traditionnels, qui ne boycottent pas les élections et veulent agir à l’intérieur du système. Il n’y a pas d’unité entre eux. Les gens préfèrent avoir des comités de vigilance dans chaque wilaya avec des revendications bien claires. Les islamistes, en partie récupérés par le régime, sont déconsidérés et « rasent les murs ». La dynamique du Hirak est sociétale, c’est d’aboutir à une conférence nationale en vue de préparer une Assemblée Constituante.
Monsieur Ferhat pense que la solution viendra de l’armée, et que la situation va évoluer à la tunisienne, le mouvement de contestation mettant sur pied une vingtaine de personnes pour piloter la transition.

Le débat

Abdelkrim, premier intervenant, 86 ans, n’a pas mâché ses mots sur le pouvoir installé depuis 1962 en Algérie qu’il a quittée très tôt. Le peuple a toujours été méprisé, les élections toujours une mascarade, le pouvoir se partageant entre l’armée et la mosquée. Aujourd’hui, l’armée est suréquipée et on meurt dans les hôpitaux, mais pas Boutef, il se soigne en France ou en Suisse ! Il craint le pire si le pouvoir lâche ses « nervis ».

Helenio, un Catalan qui a fui l’Espagne et la dictature de Franco, s’est dit inquiet pour l’avenir de la jeunesse algérienne. Le FLN ne se laissera pas faire et les islamistes sont en attente. Si le pouvoir ouvre le feu contre elle, les puissances étrangères devront réagir. Et nous, que pouvons-nous faire ?

Selon Lila, le pouvoir a toujours dressé les Kabyles contre les non Kabyles. Depuis le début du mouvement, ce sont toutes les régions qui se sont mobilisées, berbères et non berbères. C’est donc un phénomène nouveau.

Myriam a remarqué qu’il y a beaucoup de femmes dans les manifestations, voilées ou pas, de tous les milieux sociaux. C’est la société civile dans son ensemble qui se mobilise.

Djalal est intervenu pour souligner que le Hiraq a été spontané, mais que plusieurs tendances veulent surfer sur la vague, notamment l’opposition. Mais le Hiraq s’organise en implantant des « comités de vigilance » dans chaque willaya, avec des revendications très claires : une Assemblée Constituante souveraine pour renouveler les institutions. 20 millions de manifestants, c’est plus que l’ensemble du corps électoral.

Christophe s’est interrogé sur le positionnement des islamistes qui « rasent les murs ». Ne vont-ils pas « composer avec les militaires » ? Ceux-ci accepteront-ils les personnalités présentées par le Hiraq ?

Bernadette craint une évolution comme en Syrie ou en Libye après les Printemps arabes. L’Algérie ira-t-elle vers un scénario à la tunisienne ? L’armée doit accompagner le mouvement.

Anissa ne se dit pas optimiste, à cause de tous les privilèges dont bénéficient les tenants du pouvoir.

Y-a-t-il des fissures dans l’armée, demande Joëlle ?

Jean-Pierre s’est posé en observateur extérieur : que représente la candidature de Bouteflika ? de qui est-il le porte-nom ?

Pour Abed, il n’y a pas à craindre les islamistes, « ils se sont fait jeter ». Les femmes voilées ne portaient pas le voile islamiste, mais le voile traditionnel. Le slogan, c’est « Pas de tutelle ! ».

Michel, a élargi le débat vers l’international. L’Algérie est un pôle de stabilité dans la région. N’y a-t-il pas une forte crainte de déstabilisation avec des frontières qui vont devenir perméables ? Comment vont réagir les voisins du Maghreb, ? les pays arabes ? les grandes puissances ?
Réponse de Djalal : les Marocains sont ravis.

Depuis cette rencontre du 8 mars, le processus électoral a été suspendu, Bouteflika est poussé vers la sortie, l’armée prend ses distances avec lui, mais le système est toujours là et les manifestations continuent, toujours aussi énormes.







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